Chroniques du confinement #2

Jeudi 19 mars – Jour 7

Je suis allée à la Coop en début d’après-midi. J’essaie d’y aller maximum une fois par semaine. Tout a changé en l’espace de quelques jours. Il y a peu, nous étions encore tous et toutes entassé.e.s les un.e.s sur les autres. Cette problématique est dorénavant réglée. A l’entrée de la Coop City au centre de Lausanne, les rayons de droite et de gauche sont fermés. Deux personnes nous accueillent, une employée et un sécuritas. Il y a une bouteille de lotion désinfectante à côté d’un petit récipient où l’on prend un numéro.

Je descends au supermarché, il y a très peu de monde comparé à ma dernière visite. Les caisses ont été équipées de plexiglas pour protéger les vendeuses. Pour celles en libre-service, une sur deux a été fermée pour respecter les distances. Des sacs en papier ont été utilisés pour en dissimuler les écrans.

Toujours pas de papier toilette à l’horizon, je pense que je vais bientôt devoir me rabattre sur du papier-ménage. Je commence sérieusement à me demander si le coronavirus implante un petit truc dans le cerveau qui donne aux gens une envie irrépressible d’acheter du PQ en grande quantité. Je retenterai ma chance la semaine prochaine. Essayez de m’en laisser un paquet sivouplait.

En rentrant, j’ai passé par la ville où tout était fermé. C’est comme si nous étions dimanche, mais un jeudi. J’ai zigzagué de devanture en devanture de magasin pour lire les écriteaux collés sur les portes. « Fermé jusqu’à nouvel ordre », « Ça ira bientôt mieux », « Pour préserver la santé de nos collaborateurs et de nos clients, nous sommes fermés ». C’était triste. J’ai un peu pleuré.

Vendredi 20 mars – Jour 8

Voilà une semaine que les mesures ont été prises et que je reste à la maison sans voir personne. Ça ne fait que sept jours et j’ai l’impression que je suis confinée ici depuis huit mois. C’est fou comme le temps s’est arrêté. Je repense à ma soirée d’anniversaire et il me semble que c’était dans une autre vie, vous savez, celle où on était agglutinés les uns aux autres dans des restos bondés et des discothèques. Vais-je perdre la boule, six semaines (et sûrement plus) sans contact humain en face-à-face ? Probablement que d’ici un mois, je commencerai à faire des peintures avec mon sang.

Parfois je me demande à quoi ça sert tout ça. Pourquoi nous ne nous voyons pas avec mes copines quand je découvre que d’autres ne se privent pas de se retrouver entre amis et en famille. Ne devrait-on pas arrêter de voir les gens qui ne vivent pas sous le même toit que nous ? Plus on rencontre de personnes, plus on peut potentiellement faire voyager le virus et le transmettre à d’autres en allant faire les courses, dans le couloir de son immeuble, au travail si on doit encore s’y rendre. On rigolera vachement moins quand, à l’hôpital, ils nous annonceront qu’ils ne soigneront pas notre grand-mère parce qu’il n’y a plus assez de matériel et que les patients jeunes sont privilégiés. Même si parfois ça m’énerve, les comportements des autres ne changeront pas ma manière d’agir. Je sais que je ne verrai personne jusqu’à ce que tout soit rentré dans l’ordre. Aujourd’hui, 4800 cas sont recensés en Suisse.

Plusieurs fois par jour, j’ouvre la fenêtre de ma cuisine et je regarde la rue. Ça y est, j’ai 80 ans. Ce confinement a-t-il duré si longtemps ? Il y a une place de jeux en face de chez moi, je commence à reconnaître les familles qui y viennent régulièrement pour que les enfants puissent se défouler et pour éviter qu’ils finissent par grimper aux murs à la maison parce qu’ils n’en peuvent plus. Cela dit, il reste vide la plupart du temps. Des parents font le tour du parc avec des poussettes. Cet après-midi, un papa a calé l’engin où dormait son enfant avant de sortir une corde à sauter pour faire un peu d’exercice. Cette fenêtre est plus divertissante qu’une télé.

Je passe la soirée à jouer au Trivial Pursuit de Friends avec mes amis sur Skype. On rit, on s’amuse, on pense enfin à autre chose. Et ça fait du bien.

Samedi 21 mars – Jour 9

Depuis deux ou trois jours, je suis un peu inquiète. J’ai peur de perdre une personne que j’aime. J’espère de toutes mes forces que ça n’arrivera pas.

J’ai commencé à me demander si cette pandémie changera notre monde ou si tout repartira comme avant lorsque ce sera terminé. J’ai relativement peu foi en ceux qui tiennent les rênes de l’économie au niveau mondial. Darius Rochebin l’a dit dans un tweet, il ne faut pas sous-estimer la pression qu’exercent ces grands patrons auprès de ceux qui nous gouvernent. Entre la vie des gens et l’argent, la plupart de ces ultra-riches ont déjà fait leur choix (et contre toute attente ce ne sont pas des philanthropes).

Pour me remonter le moral, j’essaie de m’imprégner des choses positives qui arrivent malgré tout. A Venise, les cygnes sont de retour sur les canaux et il est à nouveau possible de voir le fond de l’eau, en Sardaigne, les dauphins sont revenus dans les ports. Des joueurs de foot suisses ont accepté de réduire leur salaire pour que les employé.e.s des clubs puissent en profiter. Des propriétaires ont proposé des réductions de loyer. Des femmes fabriquent des masques avec les moyens du bord pour le personnel soignant. Tous ces gestes réchauffent le cœur.

Dimanche 22 mars – Jour 10

On est dimanche, même si depuis lundi, c’est une succession de dimanches que nous vivons. Je passe par plusieurs états pendant une même journée. Parfois je suis heureuse, parfois je suis triste, parfois je ris aux éclats devant les trucs drôles que je trouve sur internet ou devant les conneries que m’envoient mes ami.e.s, parfois je pleure à chaudes larmes devant une vidéo (aujourd’hui, c’était devant celle d’un quartier espagnol qui applaudit une femme agente de propreté qui nettoyait la rue).

On a le droit de pleurer, d’être en colère, d’être révolté.e, on a le droit d’avoir des crises de larmes, d’éprouver un sentiment de découragement, d’abattement, d’être envahi.e par des vagues de tristesse. On a le droit de ressentir tout ça. Nous vivons une période très difficile, éprouvante, stressante, inédite, incertaine, et dont nous ne connaissons pas l’issue. Je pense très fort à toutes celles et ceux qui ont peur, qui sont anxieux.euses, qui sont inquiet.e.s, qui ont des proches à l’hôpital, qui doivent gérer les enfants et le télétravail en même temps, à ces femmes qui se retrouvent avec les charges mentale et émotionnelle de toute la famille sur les épaules.

Je pense aussi à toutes les personnes qui sont en première ligne. Soyons-en tous et toutes conscient.e.s : ce sont en majorité des femmes. Il me semble important de regarder les chiffres pour bien comprendre. Dans le secteur de la santé, en Suisse, les femmes représentent près de 80% des salarié.e.s. Dans le commerce de détail, 67%. « D’après les chiffres de l’OMS, 70% des professionnel.le.s de la santé et des services sociaux sont des femmes, et elles gagnent en moyenne 11% de moins que les hommes dans le même secteur. D’après le CIDJ, 97% des emplois « peu qualifiés », donc mal rémunérés et précaires (caissier.e.s, aides à domicile, aides soignant.e.s) sont féminins. » (source). Mettre tous les métiers au masculin dans les journaux et dans les médias revient littéralement à invisibiliser qui est réellement en première ligne. Immense cœur de love sur les caissières, vendeuses, infirmières, aides soignantes, travailleuses sociales et aides à domicile.

Parallèlement à cela, ces employées doivent composer avec des horaires difficiles, des restrictions budgétaires, des salaires à la baisse, des conditions de travail souvent apocalyptiques. Il serait bon de rappeler que ce sont ces personnes mal payées à qui l’on demande de sacrifier leur santé et de continuer d’aller travailler pour sauver le monde et approvisionner la population lorsque tout va mal.

Lundi 23 mars – Jour 11

Pas de très bonnes nouvelles aujourd’hui. Je découvre aujourd’hui que dans plusieurs pays, l’accès à l’IVG est désormais rendu très difficile. Dans certains états des USA, ils en profitent d’ailleurs pour annuler les IVG pour « garder des lits disponibles pour les malades ». Les IVG ne peuvent pas attendre, pourquoi ne sont-elles pas considérées comme des urgences ?! Ailleurs, je vois que l’on refuse des péridurales aux femmes qui accouchent ou qu’on interdit la présence du père pendant toute la durée de l’hospitalisation. Je suis très en colère de constater qu’une fois encore, on se contrefout complètement du sort des femmes. Quand Simone de Beauvoir disait « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. (..)« , on peut constater que c’est malheureusement ce qui est en train de se produire. Je vais m’arrêter là et ne pas aborder plus en détail les violences domestiques qui explosent avec ce confinement. Je pense très fort à toutes ces femmes et ces enfants coincés à domicile avec des hommes violents.

Nous en sommes à 8000 cas aujourd’hui. Alain Berset a relevé que la Suisse était le premier pays au monde au nombre de personnes testées par habitant, devant la Corée du Sud. Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, les USA demandent de sacrifier les grands-parents au profit de l’économie (ce n’est pas une blague), la France permet désormais aux employeurs de forcer les salarié.e.s à prendre leurs congés et la Suisse supprime la durée de travail maximal pour les soignant.e.s. Franchement, je crois que je vais démissionner de ce monde. Qui vient avec moi ?

Mardi 24 mars – Jour 12

Heureusement que M6 a reprogrammé des téléfilms de Noël tous les aprems à 13h40. Il y en a quand même qui ont de bonnes idées. Sur la planète, près de 2 milliards de personnes sont confinées. Ne trouvez-vous pas ça complètement dingue ? Je regarde avec fascination les images des grandes villes complètement désertes. Ce silence est beau et dramatique à la fois.

Cet arrêt forcé des activités fait émerger des imaginaires créatifs et j’adore découvrir ce que proposent les gens. Certain.e.s font des vidéos rigolotes, d’autres proposent des concerts gratuits chaque soir sur les réseaux sociaux, on peut suivre des ateliers d’écriture, de méditation, de yoga. Des maisons d’édition offrent des livres en téléchargement gratuit, Canal+ diffuse en clair, les musées proposent des visites en ligne. C’est vraiment super tout ce que l’on peut faire et tout ce qui est mis à notre disposition gratuitement.

Ces deux derniers jours, j’ai regardé Plan Cœur, saisons 1 et 2. J’avais besoin d’un truc léger, rigolo et facile à regarder. C’était parfait. C’est pas la série féministe de l’année mais ça permet vraiment de libérer la pression entre les neurones. Le synopsis : une femme célibataire de 30 ans n’arrive pas à se remettre de la rupture avec son ex (je vous avais dit que c’était pas la série féministe de l’année). Ses deux amies décident de payer un escort-boy pour lui remonter le moral, sans qu’elle soit au courant. Vous vous doutez bien de la suite, elle tombe amoureuse de lui (et moi aussi d’ailleurs). Je ne vous en dis pas plus !

Sur ce, je retourne me préparer un thé dans ma tasse If Britney survived 2007 you can survive today (la seule tasse dans laquelle je bois désormais – on pourra d’ailleurs faire un nouveau modèle avec If Humanity survived 2020 we can survive today). Allez, à plus et prenez bien soin de vous les cocos ♥

P.S. Je n’ai toujours pas de PQ, please send help.

4 Responses
  • Emilie
    mars 24, 2020

    Merci pour cet article, il a été le petit bonheur de ma soirée 💕

  • Mie
    mars 27, 2020

    Courage à toi, je t’envoie du soleil. Je suis confinée avec ma maman, on a toutes les deux des choses à faire mais on reste principalement dans notre coin. Mon chéri me manque mais j’ai du pq, alors on va dire que ça va !
    Bises à toi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *