Après les Césars

Ce matin, je me suis réveillée triste et en colère, dans le même état que dans lequel je me suis couchée. Je me suis dit que j’allais écrire quelques lignes ici aussi après mes quelques stories sur Instagram concernant la 45ème cérémonie des Césars qui a eu lieu hier soir.

Heureusement qu’il y avait Florence Foresti. Qu’est-ce que ça fait du bien d’entendre ENFIN des choses comme ça à la télé lors d’un événement si important. (Je vous encourage à visionner les extraits qui sont dispos sur la page Facebook de Canal+). Ceux ayant des comportements illégaux/déplacés/discutables ont été épinglés et en ont pris pour leur grade : Polanski pour les viols qu’il a commis, Patrick Bruel pour son exhibitionnisme, Vincent Cassel qui est marié avec Tina Kunakey qui a vingt ans de moins que lui, Benjamin Griveaux candidat à la mairie de Paris qui envoie une vidéo de sa bite par sms, Nicolas Bedos qui fait un film où le personnage masculin revient dans le passé et où il redécouvre sa femme version jeune alors que lui reste âgé..

Pourquoi, hier, Polanski a gagné ce prix ? Comment a-t-il pu être présent dans douze catégories ? Parce que l’Académie des Césars est occupée par une majorité d’hommes blancs qui ont de l’argent et du pouvoir et c’est exactement ce type de population qui assoit sa domination sur toutes les autres catégories depuis la nuit des temps. Sur les femmes, sur les noir.e.s, sur les arabes, sur les homos, sur les handicapé.e.s. Sur tout ce qui n’est pas « homme blanc » en résumé. Hier soir, Aïssa Maïga a nommé à voix haute les quelques personnes noires présentes, en pointant par là qu’ils/elles étaient seulement une dizaine dans cette salle censée représenter le cinéma français. Elle a demandé à tout ce parterre d’essayer l’inclusion dès demain, d’arrêter de prendre des noires pour jouer des femmes de ménage et des arabes pour jouer des terroristes. Pas sûre que le message soit passé vu les tronches incrédules des gens qui n’avaient pas l’air de comprendre ce qu’elle disait.

Après l’annonce du prix pour Polanski, Adèle Haenel a quitté la salle en clamant « La honte ! », suivie par d’autres personnes. Adèle qui a livré un puissant témoignage il y a quelques semaines que je vous conseille de regarder. Les instants d’après, c’est comme si une bombe avait été lâchée, avec ce moment de flottement, où on ne sait pas très bien ce qu’il va se passer puisque Florence Foresti ne revient pas (et ne reviendra pas pour clôturer la cérémonie). C’est Sandrine Kiberlain qui arrive finalement pour annoncer le prix du meilleur film. Cette scène de fin, c’était comme le mot de la fin, totalement en adéquation avec la conclusion de cette mascarade : une lignée d’une dizaine de mecs, que des mecs, sur scène, pour le César du meilleur film, Les Misérables. On termine donc sur le sacre d’un violeur d’enfants et de femmes en lui remettant la plus haute distinction pour son métier et sur celui d’un film dans lequel ne jouent quasi que des hommes.

Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? Ça veut dire que, nous, les femmes, on a beau l’ouvrir, on a beau crier, on a beau dénoncer, on a beau s’indigner, se révolter, être en colère, au final, on nous répond de continuer à fermer notre gueule. C’est exactement ce qu’il s’est passé hier soir, condensé dans 180 minutes. On nous laisse parler, un peu, on dénonce, comme l’ont fait Florence Foresti et Aïssa Maïga, mais finalement, le dernier mot, ce sont les hommes qui l’ont. C’est pareil dans la société depuis #MeToo. On consacre quelques articles au féminisme, à la culture du viol, aux inégalités, on s’offusque, on fait quelques reportages sur les thèmes en vogue. Mais un backlash, un backlash de feu, nous revient en pleine gueule. Le backlash, le retour de bâton en français, c’est un concept popularisé par Susan Faludi dans les années 90 qui explique qu’après chaque avancée féministe, il y a un retour en arrière, comme un rappel à l’ordre durant lequel la société (et plus particulièrement les hommes) répondent en frappant plus fort (plus les avancées sont fortes, plus le backlash l’est aussi). Le backlash, entre autres exemples, c’est la tribune signée par des personnalités réclamant « Le droit d’importuner », le backlash, c’est la condamnation de Sandra Muller, la créatrice du hashtag #BalanceTonPorc, à 15’000 euros d’amende de dommages et intérêts au mec qu’elle dénonçait, c’est la remise en question du droit à l’avortement qui a eu lieu après #MeToo, le backlash, pour finir, c’est nommer Polanski douze fois et lui filer la plus haute distinction pour son travail.

Quel message est-ce que cela envoie à la société ? Qu’un homme peut violer femmes et enfants en tout impunité et recevoir la plus haute distinction pour son travail, mais aussi et surtout que les femmes peuvent être violées et que tout le monde s’en tape. Quel message est-ce que cela envoie à ces millions de femmes qui ont subi des abus sexuels ? On les enjoint à parler, à porter plainte, à dénoncer, mais elles savent très bien pourquoi elles ne le font pas. La réponse est là, limpide comme de l’eau de roche. Notre société n’en a rien à foutre. Adèle l’a dit cette semaine dans une interview au New York Times : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire, ‘ce n’est pas si grave de violer des femmes' ».

Qu’on ne vienne plus nous dire que « ça peut briser des vies et des carrières, surtout si ce sont de fausses accusations ». Je crois qu’il est vraiment temps de se réveiller et d’ouvrir les yeux : même de vraies accusations avec procès et condamnation ne brisent rien du tout. Polanski vit tranquillement sa vie depuis 30 ans alors qu’il est accusé de viol depuis les années 70. Il a pu continuer sa carrière pépère, recevoir des millions et des millions d’euros pour financer ses films et recevoir des prix pour le récompenser. Parce que oui, il faut s’arrêter là-dessus aussi. Si Polanski est toujours là, c’est parce qu’il y a toujours des dizaines et des dizaines de personnes derrière lui qui le soutiennent, qui lui filent du fric, qui acceptent de travailler pour et avec lui. Et c’est comme ça et ça continuera de l’être tant que ce sont les hommes qui, en majorité, occupent les positions de pouvoir, qui ne voient absolument pas de problème dans leurs comportements et qui se protègent tous entre eux.

On n’arrête pas de nous dire que les féministes détestent les hommes. Mais au final, qui déteste qui ? J’aimerais bien qu’on réfléchisse là-dessus. Qui s’est arrogé le droit de nous battre, de nous violer, de nous tuer, de nous exciser, de vendre nos corps, de nous marier de force ? Qui a brûlé des milliers de femmes durant les chasses aux sorcières ? (Pour réhabiliter une histoire que l’on n’apprend pas, les principales cibles de cette chasse aux sorcières ont été des sages-femmes et des guérisseuses qui possédaient de grands savoirs médicaux). La chasse aux sorcières, ce n’est rien d’autre que des féminicides en masse organisés/cautionnés par l’État (et l’État, à cette époque-là, ce n’était que des hommes).

Je m’égare. Malgré ce constat, malgré hier soir, malgré tout ça, gardons notre détermination. Les choses avancent, et c’est bien parce qu’elles avancent qu’on se reçoit ces coups de bâton. Avant, pendant et après la cérémonie, des centaines de femmes étaient dans les rues de Paris pour protester. Bravo à elles. Les femmes se révoltent, elles font grève, elles collent des affiches dans les rues, la société commence enfin à nous écouter du bout des oreilles. Être féministe, c’est un combat de tous les instants, c’est constater toutes les inégalités au quotidien, le sexisme ordinaire, c’est voir cette misogynie parfois camouflée mais souvent assumée de la part de ces hommes blancs de 50 ans et de tous les autres. Même si j’ai parfois l’impression que la vie est plus difficile en étant consciente de tout ça et que j’étais bien moins énervée au quotidien quand je n’avais pas chaussé mes lunettes du féminisme (qui, une fois posées sur le bout du nez, sont impossibles à enlever), je réalise que tout est quand même bien plus chouette avec ces belles lunettes. Le féminisme nous rend plus fortes, plus libres, plus indépendantes, plus puissantes, plus sûres de nous, plus légitimes dans nos expériences et dans nos existences. Notre travail, nos paroles, nos pensées et nos savoirs ont de la valeur. Le temps où on ne nous écoutait pas est révolu, le temps où on tolérait l’intolérable est révolu, le temps où on pouvait balancer des propos sexistes sans que ça n’offusque personne est révolu. Certes il y aura des backlash plus ou moins violents, mais je sais qu’on finira par y arriver et qu’on renversera cette merde de société patriarcale une bonne fois pour toutes. ✌️

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